Quand on est devant une peinture de Virginie Pilon, ce qui frappe au premier regard, c’est l’impression de voir une sérigraphie, une image imprimée.
C’est donc un choc de lire le cartel et d’apprendre que l’on fait face à une peinture acrylique sur toile.
Il s’en suit généralement une question qui, loin d’être une réflexion personnelle, est au contraire un réflexe conditionné par notre société industrielle : « Pourquoi peint elle?
Puisque une machine pourrait le faire à sa place ».
Virginie Pilon commence chaque peinture avec une idée plus ou moins précise qu’elle résume en un mot Apocalypse, par exemple, pour l’une de ses oeuvres.
Elle recherche ensuite sur internet ou dans des livres, suivant qu’elles lui évoquent le mot choisi, des illustrations à partir desquelles débute son travail de composition.
Elle construit à l’aide d’un outil informatique une image patchwork en découpant, en changeant d’échelle et en juxtaposant les différentes illustrations choisies.
Elle imprime ensuite le résultat sur un calque, repasse avec un crayon le contour des différents motifs formant la composition, puis le décalque sur la toile.
Enfin commence un long travail de remplissage des surfaces délimitées par les lignes décalquées, comme un enfant qui colorie son livre d’images s’appliquant à ne pas dépasser les bords.
Pendant l’élaboration de la maquette, l’agrandissement des illustrations, par l’outil informatique, fait apparaître les défauts de la machine-ordinateur, les images se pixelisent.
Quand elle commence son travail de peinture en reproduisant l’image prototype, Virginie Pilon s’applique à la fois à conserver les défauts des contours (pixels apparents) et à supprimer ceux des surfaces par des à plats impeccables.
Bernard Stiegler, un philosophe, donne cette définition du prolétaire, le prolétaire est une personne dépossédé de son savoir technique par les machines industrielles.
Virginie Pilon prolétarise donc à son tour la machine, puisqu’en peignant elle se substitue à toute une série d’outils industriels servant à ,reproduire, à imprimer, les dépossédant de leur savoir technique et les rendant à leur tour inutiles.
Elle nous révèle aussi la faiblesse des machines en choisissant de nous monter leurs défauts et au contraire, en les rectifiants, elle nous montre qu’elle garde le contrôle, le pouvoir sur la machine-ordinateur tout en dépendant, paradoxalement, de cet outil.
Les relations de pouvoir étant ô coïncidence le thème central de sa peinture.
Le choix du noir et blanc met pourtant l’accent sur des relations de pouvoir d’un type particulier où les parties, d’un monde divisé de façon binaire, s’affronteraient froidement, violemment, sans jamais se mélanger.
On sent pourtant poindre sous cette violence du pouvoir symbolique en noir et blanc des relations bien plus complexes, sous la surface la couleur est prête à jaillir.
« Pourquoi peins-tu? Puisque moi, machine à imprimer, je pourrais le faire à ta place »,
la peinture de lui répondre : « Celle qui me peint est ta propre machine,
une machine peintre ».
A.MILANT